A la recherche d’un lieu
Le 2 novembre 2009, le Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité Nationale et du Développement Solidaire a ouvert un site dédié au brûlant “débat” portant sur la notion d’identité nationale. Alors que l’énigme ne cesse de provoquer polémiques et d’attirer, à la télé comme dans les journaux, faiseurs de morale et autres spécialistes autoproclamés, ledit “débat” s’enlise, et ce n’est pas vraiment une surprise, dans les marécages souvent nauséabonds de la question de la place de l’islam en France, à travers elle, de l’immigration. Les français ont été invités à réfléchir sur les composantes d’une éventuelle identité, hypothétiquement partagée de tous, et dissertent pourtant en hors-sujet. Zéro pointé.
Le fantasme d’une culture nationale – j’emploie ici le terme de fantasme car l’impossibilité manifeste d’élucider l’interrogation témoigne bien du caractère irraisonné de cette croyance – semble donc trouver racine dans la peur, savamment entretenue, d’une religion souvent résumée aux faits d’armes tragiques qu’une poignée de meurtriers commettent en son nom. Ce n’est pas nouveau, il suffit de se promener sur les forums et autres espaces Internet pour constater que beaucoup font l’amalgame entre terroristes islamistes, musulmans, arabes, maghrébins, mélangeant tour à tour la question du voile, de la burqa, des minarets, des mosquées, des relations entre l’Algérie et la France, etc. Au cœur du débat, les citoyens semblent invités à devoir faire un choix quant à la place d’une religion (et de ses pratiquants), identifiée comme “non-autochtone”, au sein de la polis. C’est le combat du pour et du contre, le combat des faiseurs de morale de tous bords qui ne manqueront pas d’invoquer la démocratie, l’Humanisme, la philosophie des Lumières, la laïcité ou encore le frontispice des mairies françaises, pour justifier leurs propos, usant leur salive si bien qu’il n’en restera plus pour réinventer le quotidien, pour réinventer le monde. Ici, la distance qui sépare morale et critique, confort et déséquilibre, aridité et création.
La question de l’identité, vue par le prisme de la mondialisation, n’est pas nouvelle. Elle est même régulièrement interrogée par les artistes, philosophes, écrivains et penseurs depuis une cinquantaine d’année. Quand on lit sur le site identiténationale.fr le nombre de commentaires affirmant que le débat est aujourd’hui rendu impossible par une conspiration-journalistico-médiatico-gauchiste-post-soixante-huitarde, on se demande à quoi ont servi ces quelques décennies de recherches, expérimentations et tentatives désespérées de créer, justement, des espaces de réflexion et de discussion plutôt que des espaces d’entêtement et d’affrontement.
Sommes-nous le résultat de l’histoire qui a façonné le pays auquel nous participons ? La somme de l’intégralité des faits qui ont écrit cette histoire ? L’histoire que l’on nous enseigne, en étant nécessairement partielle et soumise au bon vouloir de ceux qui l’écrivent, engage-t-elle une identité objective ou relève-t-elle du fantasme ? Ces interrogations paraissent vaines à l’heure d’une mondialisation qui a pour principal effet de renforcer les communautarismes et autres replis sur soi. Actuellement, le vin a tourné au vinaigre dans l’hexagone, et l’ensemble des français – ce qui inclut les politiques et les médias – résume l’équation à un affrontement confus entre identité et immigration, termes et concepts qui ne sont pourtant pas antinomiques. Qui plus est, et autant que je sache, il n’y a que la “mort” qui se qualifie par son contraire : “Cessation de la vie“, définition dont il faudrait prendre note tant elle se fait triste métaphore de la situation présente.
Et si l’identité, c’était tenter de définir une dynamique qui veut se partager au pluriel, en se basant sur un principe de compagnonnage critique ? Si l’identité était cela, l’individu n’irait pas de ses manuels d’écolier, de ses croyances, de ses porte-paroles, ni de ses fantasmes pour justifier qu’il vit là. L’identité se déplace constamment, elle n’est pas donnée mais se construit au présent. Il s’agit d’une origine en cours, la recherche d’un espace à venir, un lieu que le temps a oublié.
A.D
Ici, un soupçon d’identité nationale
Georges Brassens, La ballade des gens qui sont nés quelque part, 1972