Anthoni Dominguez : petites pensées et expériences désordonnées

Art contemporain – Vie associative – Cuisine – Futilité – Petits états d’âme

Histoire d’une pierre lancée

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Le 1er juin, alors que je me trouvais à Lisbonne à l’occasion du festival d’Alkantara, j’ai eu le plaisir d’assister à Throwing Rocks, une performance réalisée par Franziska Aigner et Gabriel Schenker. Projet de fin d’études pour ces deux élèves de PARTS, la création a su soulever la problématique d’un corps qui peine à témoigner de la réalité du vivant, de son rapport à l’être et à l’environnement qui l’enveloppe.

Alors que les performers des années soixante ont tenté de rapprocher l’art de la vie en plaçant le corps humain au centre des pratiques artistiques (pensons à Ann Halprin, Allan Kaprow, Gutai, les Actionnistes viennois, etc), les années quatre-vingt dix ont marqué, en quelque sorte, la fin d’une croyance systématique en ce pouvoir absolu de présence. De Jérôme Bel à Meg Stuart, d’Alain Buffard à Gisèle Vienne, le corps est régulièrement présenté, en ce début de siècle, comme un outil interrogatif de ses propres limites, de ses propres insuffisances à manifester la vie par sa seule mise en scène. Suffit-il d’être vivant pour manifester la réalité de la vie? L’environnement et le contexte, en ce qu’ils agissent sur nous-mêmes, ne participent-ils pas également de cet état de vie ? Proposition d’une clarté manifeste, Throwing Rocks, performance réalisée par Franziska Aigner et Gabriel Schenker, tente de développer un raisonnement connexe que l’on pourrait écrire de la sorte : je suis la conscience de moi-même ainsi que mon environnement.

Divisée en quatre tableaux, l’action met en scène des corps dont le visage, premier véhicule de l’identité, est la plupart du temps caché, invisible, inscrivant d’entrée de jeu le spectateur dans une relation forte à la matérialité corporelle. Le propos s’attache tout d’abord à montrer combien le corps est modelé par les mouvements intentionnels, les ordres qu’on lui assigne. En effet, Francizka Aigner, postée en grand écart, le buste en avant et nous tournant le dos, actionne les muscles de ses jambes de manière isolée au son d’un solo de batterie. Ces « impulsions » multiples, soulignées par une bande son qui leur procure une meilleure lisibilité, sont autant de métaphores de la volonté ambigüe de l’Homme à se définir alors même qu’il se cherche (essayer de s’identifier, de se définir, est en effet une part constituante de l’identité même). Ainsi, ce corps prend forme selon que la performer lui ordonne d’activer tel ou tel membre, témoignant de la grande maîtrise et conscience que l’être humain peut acquérir sur sa propre matière. Entre les différents tableaux qui composent l’œuvre, les lumières s’éteignent systématiquement avant que les performers ne bougent, autre témoin de cette volonté de dépersonnalisation, laquelle oriente le public vers une grille de lecture ancrée dans la chair, non dans l’être (ils tentent de gommer, de tamiser au maximum tout repère ostensible de personnalité).

La pierre est réellement jetée dans le second tableau. Ce dernier présente les performers sous la forme d’une boule, un amas de matière comprimée, alors qu’ils entament un parcours aléatoire en roulant selon la gravité, les tensions, les impulsions ainsi la précarité des équilibres. Cette mise en confrontation de la volonté face à l’environnement, ainsi qu’à l’autre, amène la question de l’identification sur le plan de la dénégation, un rapport tout à fait politique, sinon : comment se modèle l’identité dans le déni de l’autre (et ce n’est certainement pas un hasard si la performance a été réalisée, notamment, sous le coaching de Xavier Le Roy)? Le tableau qui suit, s’il est un peu plus faible que les autres, ne constitue pas moins une transition relativement fluide vers un point final des plus intéressants, notamment en ce qu’il reprend la forme de la première partie et le processus de la seconde. En effet, les deux performers sont maintenant côte a côte, jambes écartées, ils nous tournent le dos et leurs pieds se touchent. Alors qu’ils entament de nouveau ce travail sur le muscle comme « individualité », comme membre (qui est nécessairement élément d’un « tout », du moins d’un total), ils font osciller la perception entre l’appréhension de l’ensemble et une tentative désespérée qui nous place face a deux entités distinctes qui ne s’accorderont jamais. Ils ne sont ne seront jamais un en dépit de leur volonté à constituer une globalité. Rapprochement de la distance focale, glissement, depuis l’extérieur de la pierre en son sein, la performance s’achève par une vidéo présentant tour à tour Francizka Aigner et Gabriel Schenker dans une boite, laquelle est manipulée depuis l’extérieur. La camera embarquée, figée, donne à voir des corps pétrifies a ceci près que certains membres entrent en action par jeu de gravite. Que ce soit le sexe de l’un, la poitrine de l’autre, ou même leurs cheveux, la motricité des éléments corporels se détache de l’intentionnalité pour subir les lois de l’attraction, de l’environnement, hissant la problématique de l’identification au-delà de l’aspect politique précédemment évoqué, sinon, le rapport politique que nous entretenons plus ou moins consciemment avec le contexte qui nous enveloppe.

Proposition d’un système ouvert, Throwing Rocks participe de ce questionnement de ce qu’est l’identité face aux relations sociales ainsi qu’à l’environnement. Déclinaison des propositions formulées par des personnes telles que Xavier Le Roy ou Jérôme Bel (« Quelle est l’importance de la représentation pour chacun? Quel processus est en place dans chaque représentation? Identification, distanciation, dénégation. J’aimerais insister, rendre conscientes ces données. »), la performance interroge l’identification par le biais de l’auto citation, du déni, ainsi que de la perte et de l’absence de contrôle. Ce type de recherche, attaché à une préoccupation de localisation, participe de cette volonté de nombreux artistes contemporains à dresser une cartographie de “l’humanité de l’Homme”. Le mérite de Throwing Rocks est de s’inscrire dans cette réflexion autour de la notion de définition, ainsi que des processus que l’on active pour l’atteindre. La désacralisation d’un corps qui n’arrive pas à présenter le réel n’est en rien un fatalisme, Franziska Aigner et Gabriel Schenker le démontrent avec une proposition riche et problématique qui n’en demeure pas moins d’une grande lisibilité, d’un enthousiasme et d’une curiosité manifestes.

Anthoni Dominguez

Written by anthonidominguez

26 juin, 2008 à 4:55

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